Le numérique dans l’enseignement
Publié le 7 août 2012

J’ai rendu visite il y a quelques jours à de la famille en Corrèze, terre de prédiléction de notre cher Président, et j’ai pu voir le superbe ordinateur portable que le Conseil Général de Corrèze a prêté à mon petit cousin dans le cadre de l’opération « Ordicollège 19 ». J’avais entendu parler de cette opération dans les médias, et j’étais donc content de pouvoir toucher à un des ordinateurs portables prêté à un élève. Les nouveaux collégiens corrèziens se voient ainsi tous dotés d’un ordinateur portable, enfin maintenant d’une tablette numérique iPad (depuis 2010).

Tâtons la bête

J’ai ainsi pu manipuler l’engin : un portable de marque Asus (c’est du solide), qui tourne sur Ubuntu. Je n’ai pas forcément pris le temps de regarder la version, mais de mémoire il me semble que c’était à jour. J’ai dans un premier temps tapé quelques commandes, histoire de voir ce qu’il y avait dessus, mais rien de bizarre :

Puis je me suis intéressé à une fonctionnalité typique d’Ubuntu : le sudo su. Mon cousin m’ayant dit que la configuration de l’ordinateur portable ne devait pas être modifiée, règle stipulée dans l’accord de prêt par ailleurs, je m’attendais à ce que cette commande échoue. Eh bien non, je me suis retrouvé administrateur de la machine, avec un bon vieux shell root. Bien sûr, il m’a fallu saisir le mot de passe du compte utilisateur, qui n’est autre que ordico. Mon cousin m’a par ailleurs fait remarquer que les élèves étaient autorisés à changer leurs mots de passe, mais que le système réclamait un mot de passe complexe, et donc que personne ne le changeait.

Par curiosité, j’ai récupéré le contenu du fichier /etc/shadow, histoire de trouver le mot de passe du compte d’administration root. Il m’a fallu peu de temps et une wordlist sur mesure pour arriver à le casser, ceci dit je n’ai pas été déçu. Le mot de passe du compte d’administration n’est autre que ... « ordicollege ». Tadaaaa ! Donc bon, au lieu de faire un sudo su on pourrait tout aussi bien faire un su. Ce qui est révélateur dans le cas présent, c’est la contradiction entre la volonté d’empêcher les élèves de modifier le système et l’idée naïve qui consiste à mettre un mot de passe bateau. Difficile dans ce cas de limiter les modifications des systèmes.

Au vu de la progression de popularité des distributions orientées grand public comme Ubuntu, il semble probable qu’une faible proportion des élèves soient un brin connaisseurs ou asseaz curieux pour aller bidouiller le contenu de cet ordinateur mis à disposition, pour y installer des jeux, wine ou autres. J’ai d’ailleurs pu voir DeSmuME (logiciel d’émulation de jeux Nintendo DS) installé sur cet ordinateur portable ... Car oui, les dépôts utilisés sont ceux officiels, là encore je m’attendais au moins à des dépôts maison et centralisés au niveau du Conseil Régional, mais non. Décidémment, la tâche des bidouilleurs en herbe est très facilitée.

Quelques remarques techniques liés à l’opération « Ordicollège »

Une fois rentré, j’en ai profité pour me renseigner sur cette opération, après avoir récupéré l’avis d’un élève. L’opération a été lancée en 2008, et chaque élève de 6ème a reçu entre 2008 et 2010 un ordinateur portable. Elle a été continuée en 2011 et 2012, mais cette fois-ci ce sont des iPads qui ont été mis à disposition (version 1 pour les élèves arrivés en 2011, version 2 pour ceux arrivés en 2012). Un site officiel a été déployé, ainsi qu’une plateforme web de suivi et de maintenance. Pour le coup les informations présentes sur le site officiel de l’opération contiennent du poney en barre. Quelques extraits choisis :

Les premiers et second points peuvent se comprendre, mais peuvent dans la plupart des cas exposer des élèves à des vulnérabilités critiques, et donc exposer de même leurs données personnelles. Toutefois, si les iPads sont administrés comme le sont les ordinateurs portables, je ne pense pas que cela pose de gros problèmes : beaucoup de parents qui possèdent un iPad et qui l’ont jailbreaké peuvent le faire, et ceux qui s’y connaissent en Linux peuvent aussi altérer le contenu de l’ordinateur. Pour le retour à la plateforme, les opérations sont réversibles donc difficile pour un technicien de déterminer ce qui a été fait sur le matériel mis à disposition. Normal, ce ne sont pas des experts en inforensique.

Le dernier point m’a beaucoup étonné, car il est révélateur d’une pratique de la plateforme de maintenance : l’interdiction de création ou de modification du mot de passe de la tablette pour cause de coût de maintenance. Le site mentionne d’ailleurs les raisons de cette interdiction :

Pourquoi cette interdiction ? Depuis l’arrivée de la tablette dans le dispositif Ordicollège, la première cause d’intervention et d’immobilisation de ces matériels reste la création d’un code de verrouillage et son "oubli" par l’utilisateur. A chaque intervention de ce type, le matériel est immobilisé, les contenus stockés détruits, et cela pénalise à la fois l’utilisateur et la mise en oeuvre de ces outils par les enseignants. Cela engendre les opérations suivantes : prise en charge du matériel, effacement de la configuration, rechargement du système des applications, paramétrage, chargement des applications (valeur 30 €).

Ce dernier point est cependant très discutable car cela signifie que tout élève qui se fait emprunter sa tablette (ou même qui la prête en cours à un autre élève) ou qui se la fait voler par un autre élève peut voir ses informations personnelles compromises. Et cela peut aller jusqu’à la publication sur Facebook de messages ou photos malvenus, tels que les jeunes le font déjà. Alors oui, alléger les coûts c’est bien (surtout pour une opération ayant un budget de 1,5 M€) mais penser à la sécurité et la protection des informations personnelles de nos chères têtes blondes accros à Facebook et à Internet, c’est quand même vital (rappelez vous Luc Chatel et sa volonté de faire fermer les comptes Facebook des élèves harceleurs).