Et nos libertés, c’est du pâté ?
Publié le 23 juillet 2014

Internet c’est mal, c’est peuplé de pédonazis et de terroristes, alors hein si ce n’est pas une bonne raison pour instaurer un permis Internet et vous surveiller, je ne vois pas ce que l’on peut faire de mieux. Quoi ? vos libertés ?

Il n’y a plus l’Internet, mais plusieurs Internet

C’est un constat flagrant mais quelque peu désolant. Non, l’Internet originel n’est plus. Le fait qu’il ait évolué est une très bonne chose, car cela montre bien qu’il est devenu nécessaire, mais malheureusement nous n’avons à notre disposition qu’une version d’un Internet que l’on veut nous laisser accéder, que l’on accepte bien que l’on utilise. Il y a l’Internet de Facebook, dans lequel on reste ... sur Facebook, et l’Internet de Google, dans lequel on reste aussi chez Google et ses services associés. Il y a aussi l’Internet "civilisé", où tout le monde poste des commentaires courtois sur des forums ou des billets de blog, et où l’on se salue gentiment. En bref, nous utilisons un Internet déjà restreint, limité, différent. Et si l’on souhaite passer outre, c’est de suite suspect.

On peut aussi citer les projets de loi divers, aux Etats-Unis et même ici en France, visant à contourner la nécessité de contrôle par un juge pour donner toute puissance côté filtrage de sites à une autorité administrative, sous prétexte de lutte contre le terrorisme et en se moquant ouvertement de ce que pense le CNNum. Car oui, c’est maintenant que ’lon brade une partie de nos libertés, mises dans les mains de ceux qui ne comprennent pas grand chose mais qui souhaitent faire avancer le schmilblick. Mieux vaut mal faire que ne rien faire, qu’ils disent.

L’Internet, cette zone de non-droit

On nous rabâche assez souvent, et cela depuis plusieurs années et peu importe les gouvernements, qu’Internet est une zone de non-droit. En faisant mouche : l’insécurité sur Internet est flagrante, et d’autant plus mise en avant par les médias. Vols d’information banquaires, diffamation sur les réseaux sociaux, pédopornographie et trafic de drogue sont semble-t-il monnaie courante. Sans parler des vilains cyber-pirates qui s’en prennent aux Etats. Une zone de non-droit, que l’on vous dit. Mais non, il n’y a rien de plus faux.

Internet n’est pas une zone de non-droit, car le droit s’y applique : de nombreuses affaires de piratage, de pédopornographie, de trafic de drogue sont amenées devant les tribunaux. Que ce soit Kim "DotCom" Schmidt, SilkRoad, les différentes affaires d’insultes et propos antisémites sur Twitter, ou encore Bluetouff et son "google hacking". La justice fait son travail. Présenter l’Internet comme un endroit peuplé de vils méchants pirates et personnes mal-intentionnés, c’est tout simplement réduire l’Internet à son côté sombre.

Le véritable problème, celui auquel on n’a pas encore trouvé de solution, est en réalité inhérent à la manière dont Internet a été pensé : le maillage et la dissémination des ressources. Car si Internet n’est pas une zone de non-droit, il n’en reste pas moins un vaste un réseau couvrant le monde et autant de juridictions, avec chacune d’entre elles leur particularité. Ajoutez à cela le fait que n’importe qui peut, en quelques clics, ouvrir un site web ou un blog et y diffuser ce que bon lui semble, et vous obtenez un affreux micmac impossible à "réguler" à l’échelle française. L’Internet n’a pas de frontières. Bloquer un site web, c’est retirer des chemins permettant d’accéder à une ressource., mais grâce au maillage d’Internet, il est possible de trouver d’autres chemins permettant de l’atteindre. Sans parler des réseaux au sein même du réseau, comme les systèmes ToR ou Freenet, qui ajoutent en complexité. Vouloir réguler l’Internet comme on régule l’accès à un lieu, en bloquant toutes les issues, reviendrait à figer celui-ci et aller à l’encontre de son essence même.

Combattre la menace terroriste

Le blocage va donc clairement à l’encontre du réseau, qui de par sa nature offrira toujours des moyens de contournement. Ainsi, pour empêcher le recrutement des jeunes et limiter leurs envies d’aller faire la Guerre Sainte ailleurs, peut-être devrions-nous songer à utiliser les mêmes armes. Mettre dans les mains d’une autorité administrative un aussi grand pouvoir que celui de vouloir d’une part donner droit de vie et de mort sur des sites web, et d’autre part d’instaurer une suspicion obligatoire de la part des fournisseurs de services (comme les hébergeurs), revient à jouer avec le feu. Car à un moment ou à un autre, ce formidable outil de censure (car ce n’est rien moins que cela) pourra être détourné de son usage sans contrôle. Pour arriver aux résultats que l’on connaît, comme cela a pu être observé au Royaume-Uni ou en Australie. Il existe d’autres moyens.

Si l’on met de côté le blocage des sites, comment pouvons-nous faire pour limiter le recrutement ? Ne nous leurrons pas : si un adolescent souhaite se renseigner sur ces sujets, il trouvera de l’aide quoiqu’il arrive : l’Internet regorge de personnes et de sites. La suppression de l’information à la source, via la fermeture du site par exemple (sous contrôle d’un juge) n’est pas assez efficace, car trop lent et au final rapidement sujette à l’apparition de sites miroirs. Sacré effet Streisand. Si l’on essaie de faire disparaître l’information, alors elle n’en sera que plus présente.

Pourquoi ne pas envisager la lutte contre ce fléau d’une autre manière ? Disons d’une manière déceptive, en utilisant les mêmes armes. Créons une foultitude de messages sur les forums, pointant vers des adresses de courriel inexistantes ou des sites complètement bidons, noyons les dans un flot d’information complètement idiot mais faisant en sorte que ceux-ci soient bien référencés. Quand on n’arrivera plus à différencier un site/message de recrutement réel d’un de ces faux sites/messages, nous pourrons considérer que le problème sera en partie résolu. Noyons l’information, utilisons la force de l’Internet pour rendre les messages concernés minoritaires et difficiles à trouver.

Et nos libertés dans tout ça ?

Ah oui, nos chères libertés... Si nous arrivons à convaincre que le flicage massif et le filtrage n’ont au final aucun avenir, alors nous pourrons certainement envisager un Internet un poil plus sain. Et pour ce faire, nous pouvons faire confiance à des organismes dont le principal effort consiste à sensibiliser nos politiques sur ce sujet, à les travailler au corps pour leur faire comprendre les principes fondamentaux de l’Internet, mais surtout à leur montrer pourquoi l’on tient tout particulièrement à cet Internet là. Même s’il n’est pas parfait. Même si on peut encore l’améliorer. Des organismes comme La Quadrature du Net par exemple, qui manquent cruellement de moyens. Soutenons-les, donnons-leurs les moyens d’agir pour nos droits, pour que les politiques et les personnes qui se sentent concernés par les problématiques actuelles puissent appréhender tous les enjeux qu’entourent leurs propositions de loi.